Laurent L. Vaillancourt

À la confluence de l’art conceptuel et d’un nouvel Ontario

par Gabrielle-Louise Noël et augmenté par Yves M. Larocque

Depuis 40 ans, Laurent Vaillancourt est un agent de changement sur la scène artistique francophone de petites communautés de l’Ontario. Dans ses projets, il repense le lieu d’exposition pour en repousser les limites. Son œuvre, résolument assumée comme étant issue de son lieu d’origine, explore notamment l’identité francophone avec des stratégies favorisant la compréhension mutuelle et mettant en évidence une identité plurielle. Son travail dans de petites villes isolées a aidé à façonner, selon l’expression consacrée du 19e siècle, le « Nouvel-Ontario ». Son œuvre témoigne qu’un artiste peut non seulement s’établir dans le Nord mais aussi s’y renouveler et, de façon plus significative, s’inscrire dans les grands courants de l’art actuel, produire une œuvre pertinente, en phase avec son temps.

Quatre projets majeurs réalisés au cours des quatre décennies de la carrière de l’artiste font écho au contexte culturel changeant dans lequel il évolue. En 1985, il présente Macramé, une exposition dite « rétrospective » qui met en évidence les principes du théâtre et de la sculpture, reflet du caractère multidisciplinaire de la formation des artistes franco-ontariens. Cent bornes (1995), un projet réalisé en collaboration avec l’écrivain Michel Ouellette, comprend une action-performance, la conception et la réalisation d’un livre d’artiste et une exposition. Le vaste projet Sphères : Tournée mondiale en Ontario/Ontario World Tour (2002) repose sur des interventions rassemblant des gens d’horizons très différents autour de tragédies collectives, ce qui rend hommage et donne de l’importance à l’histoire locale un peu partout en Ontario. Avec Sphères, tout comme avec Cent bornes, l’artiste affirme l’existence de l’œuvre en dehors de la galerie, alors qu’avec Mayday (2014) il instrumentalise la galerie en la convertissant en un espace propice au questionnement. Deux autres œuvres s’ajoutent à ces quatre premières. Il s’agit de deux installations, Pays d’horizons (2006) et Minutes de vie (2012), qui font appel aux souvenirs du spectateur pour l’amener à remettre en question sa façon de voir et d’appréhender le monde.

Les six œuvres dans le damier ci-dessous ne constituent qu’une infime partie du travail de Laurent Vaillancourt, dont le corpus est fermement ancré dans son contexte socioculturel, car l’œuvre d’un artiste sincère de talent émane toujours de son milieu.

Ville de Hearst sur le calendrier de 1960 de la Ferronnerie Gagnon qui était située entre le bureau du dentiste Lecours et le magasin LCBO sur la rue George. La ferronnerie Gagnon ferme ses portes en 1968. Photo de l’Écomusée de Hearst.

Introduction

Hearst en Ontario — un enseignement ingénieux de l’art en milieu isolé

Fondée en 1912, Hearst (district de Cochrane) est maintenant la ville ontarienne où la proportion des francophones est la plus élevée, avec près de 90 % de la population qui déclare avoir le français comme première langue officielle (recensement de 2011). Comme d’autres communautés du Nord-Est ontarien, Hearst se distingue sur le plan artistique en raison de son isolement. Laurent Vaillancourt, qui y réside, se démarque par la diversité de sa pratique et des techniques qu’il emploie.

Laurent a construit une maquette du pavillon des Nations Unies en 1967. Photo par Alice Vaillancourt.

Dans le document intitulé La révolution culturelle en Nouvel-Ontario et le Québec. Opération Ressources et ses conséquences (2000) préparé pour le Département de français de l’Université Laurentienne, Robert Dickson explore les répercussions d’une initiative gouvernementale qui visait la jeunesse francophone dans les années 1960. Il y fait le lien entre l’année de l’exposition universelle de Montréal en 1967 (Terre des Hommes ou Expo 67) et l’émergence d’une identité nationaliste québécoise (avec la Révolution tranquille) qui, en se dissociant de l’identité canadienne-française, provoquera la rupture avec les francophones des autres provinces. Il en résulte en Ontario une « affirmation consciemment franco-ontarienne », ainsi qu’une révolution culturelle (Dickson, 2000, p. 183). Dans les années 1960, beaucoup d’artistes visuels franco-ontariens produisaient chacun de leur côté. Leur identité culturelle était floue puisqu’ils ne se réclamaient d’aucune communauté particulière. Après les années 1960, des institutions à vocation sociale et des services culturels en français voient le jour et permettent aux artistes de se créer des liens entre eux, tant à l’échelle locale qu’à l’échelle provinciale. Ces organisations aident les Franco-Ontariens à surmonter leurs difficultés : éloignement, isolement qui en résulte, absence de services dans les petites villes et absence de représentation dans les médias. En 1969-1970, lors de la création du programme Perspective-Jeunesse par le gouvernement P. E. Trudeau, une initiative panprovinciale destinée à pallier le manque de services culturels ou artistiques, l’identité franco-ontarienne enfin se remarque (Dickson, 2000, p. 186).

Logo de Terre des Hommes (1967)

Dans La Francophonie canadienne, un ensemble légitime en changement (2015), Gratien Allaire, du Département d’histoire de l’Université d’Ottawa, élabore sur l’importance des centres artistiques et culturels de la région. L’Université de Hearst, reconnue comme établissement universitaire public en 1971, loue des locaux au centre culturel appelé « La Pitoune », qui prend de l’ampleur en offrant soutien et perfectionnement aux musiciens, comédiens et artistes visuels. Laurent Vaillancourt, qui n’avait que quinze ans lors de la création de ce centre, était le plus jeune membre de l’organisation, et ce milieu l’a grandement façonné. Il garde de cette époque le souvenir d’un moment crucial de sa vie.

Toujours en 1971, le nouveau Bureau francophone du Conseil des arts de l’Ontario lance le projet « Opération Ressources », qui envoie des artistes se perfectionner au Québec. Par la suite, ces artistes donnent à leur tour des ateliers, à La Pitoune et dans d’autres centres. Les diverses formations offertes par ces artistes en voie de professionnalisation étaient alors les seules ressources qui existaient dans le Nord. Laurent Vaillancourt y a développé ses capacités artistiques. Il a participé aux toutes premières formations, comme celles qui se donnaient dans le cadre des festivals de Théâtre-Action (fondé à Sudbury en 1972) qui se promenaient un peu partout en Ontario, comme à Hearst, Penetanguishene, Sturgeon Falls et Rockland (1978), lieu du « Festival de l’œuf », premier festival d’art visuel auquel Vaillancourt participe à titre d’organisateur.

Animateurs du camp d’été Potion magique II En arrière, de g à d, Bruneau St-Gelais, Yves Proulx, Mado Costa, Daniel Lemaire, Alain Grouette, Normand Thériault, Laurent Vaillancourt, Paul Tanguay, Donald Poliquin. Devant, Raymond Lacroix, Sheryl Petree, Richard Lachapelle. Dans l’auto, Nicole Doucet, Jean-Marie Comeau, Alain Gagnon, Diane Charron, inconnu, Juliette Frigon. Accroupi devant la porte, Michel Vallière. Photo prise par Louise Tanguay en 1972.

En 1972, La Pitoune organise aussi un camp d’été artistique nommé « Potion magique II » où diverses techniques issues des métiers d’art, dont le tissage, étaient aussi proposées à la jeunesse. C’est là que Laurent Vaillancourt affirme son goût pour le théâtre et découvre sa passion pour les arts textiles. Seul, penché sur des livres de référence, Laurent Vaillancourt apprend l’art du macramé en se servant des restes de projets de tissage. Sa grande originalité et son regard introspectif le poussent au-delà des techniques traditionnelles. Il réinvente le rôle des matériaux pour en faire des objets narratifs, des objets portables, qui ont le pouvoir de transformer le corps. C’est à ce moment que naît chez Vaillancourt la notion de théâtralité qui fera toujours partie de son œuvre.

Grâce à la fréquentation de centres culturels francophones en Ontario, la communauté développera d’autres manières de penser l’art. Elle s’ouvre aussi à la pluralité des arts visuels après avoir longtemps privilégié la peinture. Cette ouverture incitera Laurent Vaillancourt à explorer de nouveaux thèmes, aux côtés d’artistes établis ou émergents, dans des disciplines aux techniques multiples. En même temps, la stratégie gouvernementale de développement culturel et d’éducation culturelle donne une voix particulière aux artistes du Nord. Dickson affirme que le manque de ressources et d’enseignants a créé un environnement d’apprentissage particulier, qui a favorisé la fusion du conceptuel et de la pratique de toutes les disciplines : « L’époque est à l’interdisciplinarité et, par la force des choses pour les jeunes des petites communautés éloignées des métropoles culturelles, à la multidisciplinarité. N’ayant pas bénéficié de formation disciplinaire, ils apprennent sur le tas à partir de ce qui se présente […] Il est facile de comprendre leur intérêt pour ces ateliers où le théorique et le conceptuel se marient aux aspects plus pratiques » (Dickson, 2000, p. 187). Dans sa jeunesse, pour se perfectionner, Vaillancourt a donc beaucoup profité des divers programmes offerts sur place, souvent consacrés au théâtre. En 1972, il déménage à Ottawa pour terminer ses études secondaires. Par la suite, l’artiste émergent qu’il était alors développe davantage ses compétences en théâtre. Au Centre national des arts, il met les pieds dans le monde théâtral comme chef accessoiriste au service de la Troupe du théâtre étudiant du CNA, où il apprend les rudiments des accessoires du théâtre. À partir de ce moment, Laurent Vaillancourt sera fortement influencé par cette expérience de travail et il intègrera à sa pratique d’importants éléments performatifs, mais avec une ingéniosité qui témoigne des circonstances particulières de sa formation artistique, comme francophone de Hearst, en Ontario.

Le catalogue de l'exposition

Copyright © 2020 Édition BRAVO (Bureau des regroupements des artistes visuels de l’Ontario), Ottawa, Ontario, Canada. www.bravoart.org www.mavof.org (800) 611-4789

ISBN 978-1-9995627-1-7

Laurent L. Vaillancourt, À la confluence de l’art conceptuel et d’un nouvel Ontario par Gabrielle-Louise Noël augmenté par Yves M. Larocque. Traduction de l’anglais : Laurent Vaillancourt a Contemporary Francophone Artist in a Changing Ontario (mémoire de maîtrise, Université York, Toronto). Traduction Dominique Leduc, Marion Bordier, Yves M. Larocque et Geoffrey Gurd. Mise en page Walk the Arts. Imprimé à Gatineau (QC) au Canada par lmprimerie du Progrès.

Catalogue disponible à Commandez ici https://www.blurb.com/b/9863814-laurent-vaillancourt-la-confluence-de-l-art-concep

Bibliographie

MUSÉE DES ARTS VISUELS DE L'ONTARIO FRANÇAIS

Le Musée des arts visuels de l’Ontario français voit le jour en 2006. Il est l’unique musée sur les arts visuels et médiatiques des artistes francophones de la province de l’Ontario au Canada.

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